Pourquoi tailler ?

Une plante n’a jamais besoin d’être taillée. C’est nous qui, pour notre confort, avons besoin de les tailler.

Arbre jardiné : chêne

Notre confort porte divers noms : désir compréhensible de sécurité, accès à la lumière ou à une vue, développement et protection des différents réseaux : routier, téléphonique et électrique, multiplication des surfaces jardinées, surconsommation d’arbres et de buissons ajoutée à l’omnipotence de la végétation spontanée, respect des règles de voisinage, désirs esthétiques particuliers et, depuis peu, accès aux émissions de nos satellites. Par la taille, nous devons adapter les plantes existantes à ces différents paramètres.

La première raison pour laquelle les hommes ont taillé des arbres a dû être la nécessité d’obtenir du bois à proximité des lieux habités. Le bois a longtemps été l’énergie première : le feu et le matériau premier : construction, outillage. Ces tailles ancestrales sont encore pratiquées aujourd’hui dans nos bocages (recépage, têtard ou trognes). Puis, la taille des fruitiers s’est imposée pour garder les fruits à portée de main. Et enfin le désir d’avoir de beaux arbres non contraignants aux abords de leurs habitations est à l’origine de la taille des arbres et des plantes d’ornements dans nos jardins, nos parcs et le long de nos rues et de nos routes.

En se déplaçant seulement à leur vitesse de croissance (quelques dizaines de centimètres par an sous nos climats) et en se construisant partout où elles vont, les plantes et surtout les arbres finissent par mettre en place des structures qui sont les plus monumentales du monde vivant.

De leur gigantisme vient notre difficulté à les adapter au monde urbanisé.

Cependant, tous les arbres ne deviennent pas des géants. Certaines espèces ne dépassent jamais 8 à 10 mètres. D’autres, individus d’espèces potentiellement à grand développement, ne trouvent pas le sol suffisamment riche pour se développer totalement et restent de petite taille. D’autres encore sont réduits par des phénomènes extérieurs (tempêtes violentes, vents forts réguliers, broutement d’animaux…). Ces arbres peuvent quand même vivre très vieux, mais ils restent plus petits. C’est cette capacité des arbres à s’adapter à des conditions difficiles et à réagir à divers accidents qu’utilise le travail de taille.

Si l’arbre idéal naît de « la bonne graine du bon arbre qui germe au bon endroit », il est malheureusement très rare dans notre monde urbanisé et, quand il existe, profitons de sa présence et laissons le tranquille !

Malheureusement, rares sont les plantes à moyen ou grand développement vivant autour de nous, qui ne posent pas, un jour ou l’autre, un problème d’encombrement.

 La taille est alors le seul moyen d’intervention.

Mais quelle taille ?

La volonté de préserver et de sécuriser les grands arbres en milieu urbain et l’accès à de nouveaux savoirs et de savoir-faire (techniques d’accès : grimper, outillage) sur l’arbre ont, depuis les années 1980, changé notre façon d’envisager la taille d’abord des arbres puis des plantes plus petites (petits arbres, buissons). Nous avons appris à comprendre, à guider et à mettre en valeur les structures ramifiées pour obtenir des plantes saines agréables à regarder avec des volumes adaptés à leur environnement.

La taille n’est pas une science exacte. Deux qualités sont nécessaires pour bien la pratiquer : la sensibilité et le savoir.

Les plantes sont composées d’un ou d’un ensemble d’axes ; de chacun de ces axes on ne peut faire que trois choses : le supprimer, le réduire ou le réorienter dans l’espace. C’est simple, mais le nombre d’axes et leur organisation rendent les choix difficiles. Par la taille, on ne peut faire que deux choses sur la plante : éclaircir la structure (pour la mettre en valeur, pour gagner de la lumière ou des vues sur le paysage) et réduire la structure.

La mise en valeur nécessite surtout de la sensibilité : il s’agit d’une recherche esthétique. L’éclaircie et surtout la réduction nécessitent savoir et savoir-faire.

Il faut se méfier de la simplicité apparente et des fausses évidences comme : « une forte taille fait du bien aux plantes ». Toute taille crée un stress ; plus elle est forte, plus le stress est fort. Tailler fort réduit la durée de vie des plantes, fragilise mécaniquement leurs structures et détruit définitivement leur organisation et leur esthétique naturelles. Avant de tailler quoi que ce soit, il faut définir un projet.

Le projet de taille

 

Le projet de taille s’établit en tenant compte de l’existant de la plante, de son potentiel de développement, des contraintes du lieu et du budget disponible. Connaissant ces éléments, on définit si la plante aura une forme libre, une forme semi-libre ou une forme artificielle. Dans un projet d’aménagement, ce choix doit être fait avant l’achat de la plante, de façon à la choisir en fonction de son potentiel.

Plus ce que nous demandons à la plante s’éloigne de sa nature, plus le travail sera long et difficile. Il est plus facile d’accompagner la nature que d’aller contre elle.

Formes libres

C’est l’idéal : la bonne plante au bon endroit. Un arbre petit ou grand ou un buisson peut prendre sa forme naturelle quand il n’y a sur le site où il vit aucune contrainte imposée par l’homme. La plante va alors se développer en fonction de ses caractéristiques génétiques et de son adaptation à l’environnement naturel : nature du sol, climat, présence ou non d’autres végétaux ou d’animaux. Aucune taille n’est à pratiquer.

Formes semi-libres

Les formes semi-libres sont les formes imposées aux plantes pour qu’elles s’adaptent à des contraintes légères ne nécessitant pas de transformation majeure de leur forme naturelle. Les contraintes le plus souvent imposées sont pour les arbres : la sécurité, la hauteur de la couronne (place de la première branche), la relation de quelques axes avec une contrainte (cohabitation avec des bâtiments, des réseaux…etc.) et le gain de lumière sous la voûte. Ces plantes seront accompagnées dans leur développement par des tailles de formation ou pour supprimer par exemple les bois morts et des branches dépérissantes, évitant ainsi leur chute aléatoire. Il est aussi possible de supprimer quelques branches pour gagner de la lumière sous la voûte ou dégager une vue (taille d’éclaircie). Il est possible aussi de mettre en valeur les troncs ou les structures pérennes de la plante. Pour les buissons, il est possible d’éclaircir pour permettre le réveil de nouveaux bourgeons. Mais aucun de ces travaux de taille ne change la forme générale ni le volume de la plante.

Formes artficielles

Depuis des siècles, dans plusieurs civilisations, des jardiniers ont tenté de former des arbres et des buissons pour en faire des éléments de beauté dans les villes, dans les parcs et dans les jardins. Deux grandes traditions existent dans ce domaine, la tradition occidentale et la tradition orientale.

Tradition occidentale

Au moyen âge beaucoup de plantes étaient taillées dans les jardins pour leur donner des formes figuratives (bâtiments, personnages, animaux…etc). L’obtention de ces formes nécessitaient une taille de formation pour guider la plante vers la forme voulue et des tontes régulières pour entretenir ces formes. Cette tradition porte le nom d’art topiaire. À la Renaissance, la mode venue d’Italie est aux formes géométriques. Des tailles de formation suivies de tontes régulières transforment les arbres en rideaux ou en marquises pour accompagner et embellir les bâtisses. Ces formes sont très utilisées dans les grandes rues de nos villes sous le nom de « formes architecturées » Une autre tradition consiste à donner aux arbres une structure minimum et à tailler régulièrement (tous les ans ou tous les deux ans) les pousses aux mêmes endroits. Les arbres ainsi traités régulièrement finissent par former, aux endroits de coupe des excroissances ce que l’on appelle des « têtes de saules » ou « têtes de chats ». Si cette technique, très utilisée dans nos rues, permet, quand elle est bien conduite, de conserver les arbres dans un bon état sanitaire, elle donne malheureusement aux arbres des formes « moignons » à l’esthétique discutable. L’art topiaire transforment d’autres arbres en boules, en cubes, en cônes, en flammes, etc.

Tradition orientale

En Orient, il existe aussi une grande tradition de jardins. La volonté est d’y représenter la nature et de la magnifier. Au Japon les karikomis représentent soit les paysages à végétations basses des hautes altitudes et des bords de mer soit des arbres dans un paysage lointain. Les niwakis sont des arbres taillés pour adapter leurs dimensions aux dimensions du jardin, mais aussi pour leur donner des formes artificielles magnifiant des formes naturelles. L’expression extrême de ce travail de nanification est le bonsaï. Ce travail de taille est considéré au Japon comme un art, une véritable sculpture des arbres. Cet art a ses styles, ses codes, ses modes. Les arbres japonais, chinois ou coréens ne se ressemblent pas. La technique de taille est la même mais les résultats sont différents. C’est de cette tradition, complétée par des connaissances de l’arboriculture moderne, que sont nés mes arbres jardinés.

Les jardiniers d’aujourd’hui ont compris l’intérêt esthétique des formes naturelles. Ils utilisent une gamme de végétaux de plus en plus grande et jouent avec les multiples combinaisons d’associations. Ils laissent aussi une place plus importante à l’expression de la nature. Le travail de Gilles Clément a apporté beaucoup dans ce domaine : « C’est le mode biologique des plantes qui va déterminer l’emplacement et la forme des masses fleuries. Et comme ce mode biologique est très variable en fonction des espaces et du temps, les masses fleuries sont en mouvement. » Le jardinier accompagne ce mouvement en réduisant l’importance d’une masse fleurie, en la dirigeant dans une direction voulue, en introduisant une nouvelle plante, etc., « et on voit apparaître une sculpture dans la matière herbacée » (Gilles Clément). Ce discours valable pour les herbacées (une masse d’herbacées est composée de plantes qui vivent soit isolées soit en colonies plus ou moins importantes ; la sculpture se fait en enlevant, en rajoutant ou en déplaçant des plantes) est-il valable pour les ligneux ?

Si l’on considère, avec Francis Hallé, que l’arbre est une colonie de bourgeons, d’axes et de réitérations organisés dans une structure hiérarchisée, sa sculpture se fait en supprimant des éléments de cette colonie par la taille et en utilisant les nouveaux éléments créés par la réaction de l’arbre à cette taille (pousses post-taille). Et la sculpture, qui était bas-relief chez les herbacées, devient sculpture dans l’espace chez les ligneux. Le mouvement prend une autre dimension et décolle du sol.

Si les plantes ont été installées à un endroit où elles peuvent exprimer leur développement complet, le travail de sculpture sera simple : accompagner le déploiement de la structure et peut-être la mettre en valeur par un travail d’éclaircie, ce que sait faire tout bon élagueur. Mais si, comme c’est malheureusement très souvent le cas, l’espace prévu est trop étroit, les difficultés commencent.

Maîtriser le volume et la formation des ligneux en les guidant vers des formes artificielles qui ressemblent et magnifient des formes naturelles n’est pas dans notre culture. En Asie, les jardiniers travaillent des arbres dans ce sens depuis des siècles. Ce travail de sculpture des arbres est devenu là-bas un art à part entière. Il ne s’agit plus seulement de copier la nature mais de la magnifier. Cet art a ses codes, ses règles, ses styles. Il n’y a de toute façon pas deux arbres identiques et le catalogue de formes est dans la nature. Ces tailles très respectueuses des arbres peuvent être une solution dans beaucoup de nos jardins ou dans nos villes. Elles font appel à une bonne connaissance des arbres à un savoir-faire et à un sens esthétique : qualités de base d’un bon jardinier. J’ai appelé les arbres traités ainsi « arbres jardinés ». « Arbre jardiné » me semble être une bonne traduction du mot japonais niwaki. « Jardinés » parce que les arbres se prêtant à ce type de taille sont essentiellement des arbres de jardins. « Jardinés » parce que la plante entière est considérée comme une colonie d’éléments indépendants et en même temps liés entre eux par la structure, colonie dans laquelle le jardinier va sélectionner, mettre en valeur, accompagner certains éléments en en supprimant d’autres.

L’arbre quel que soit sa dimension devient alors lui-même un jardin à part entière.

« Jardinés » aussi en référence à la forêt jardinée, forêt cultivée par une exploitation échelonnée dans le temps des arbres mûrs en respectant et en favorisant les arbres d’avenir et le sous-bois qui les accompagne.

Le jardin l’Atelier est la vitrine de ces arbres jardinés.